Il y a 9 ans, à quelques jours près, un matin à 7h, j’ai enfilé ma première blouse.
J’étais tellement fière.
J’avais enfin une blouse. Pas de diplôme, pas de qualifications. Mais une belle blouse blanche avec des stylos 4 couleurs dans la poche. Et des baskets rose fluo pour courir vite en cas d’urgence.
C’était mon premier jour dans le monde du médico social et je m’en souviens comme si c’était hier.
J’allais enfin marcher dans les pas de ma maman. J’allais enfin faire un métier utile et qui collait avec mes valeurs. J’allais enfin, moi aussi, porter cet uniforme.
Pour une meuf qui a passé la majorité de sa vie avec des looks plus que questionnables, des choix capillaires plus qu’osés et qui a 3 SMIC de tatouages sur le corps ma fascination pour l’uniforme (quand il n’est pas militaire, déconnez pas non plus) est assez bizarre. Je mets ça sur le compte de mes 4 années en Écosse où absolument chaque corps de métier a, au moins un semblant, de tenue officielle.
Alors oui, bien entendu, je m’en rends compte maintenant, je partais pas gagnante.
Moi je voulais être dans le médico social parce que j’ai baigné dans ce monde toute ma vie. La plupart des amis de ma mère sont infirmiers ou aide soignants. Les autres sont assistants sociaux ou psy. Et tous, absolument tous, sont des gens géniaux, gentils, dévoués qui ont choisi leur métier par vocation et qui l’exercent avec passion.
J’ai fait une relève avec une équipe fatiguée et où personne ne pouvait se saquer et j’ai commencé à trouver que ça puait un peu du cul.
Mais je me suis accrochée. J’ai enchainé les remplacements, les weekends, les fériés, j’ai fait des heures tirées par les cheveux et j’ai supporté tous mes collègues qui disaient « t’es pas diplômée tu fermes ta gueule » sans jamais taper personne. Mais en pleurant beaucoup dans ma voiture. J’ai décroché un contrat pro dans le même centre et comme je voulais vraiment avoir un diplôme une fois dans ma vie j’ai passé presque deux ans à pleurer tous les soirs parce que c’était dur et que je ne m’entendais pas avec les équipes ni avec la direction.
J’ai eu mon diplôme. J’ai commandé une blouse turquoise et une verte anis, pour fêter ça. Mon premier jour en tant qu’AMP diplômée on m’a dit « t’as pas de CDI tu fermes ta gueule ». Je me suis barrée en claquant toutes les portes. Mais aucune face de pain sucé. Et rien que pour ça, je mérite une médaille.
J’ai enchainé les remplacements. Certains ont été géniaux, d’autres carrément pourris, d’autres purement alimentaires.
J’ai fait de très belles rencontres. Et des très très moches aussi.
Quelque part à ce moment là j’ai réalisé que la blouse mettait une distance entre les résidents et moi et que dans certains endroits elle exerçait carrément un genre de domination malsaine. J’ai arrêté de la porter.
Mais j’ai gardé la blouse métaphorique.
Celle qui fait que tu t’attaches à certains résidents, celle qui te fait dégoupiller en réunion, celle qui te fait pleurer le soir dans ta voiture. Celle qui est si dure à quitter et à laisser au vestiaire certains jours.
Au contact de certains accidentés de la vie, de la misère sociale et humaine, face à des situations toujours plus complexes et des cadres de moins en moins humains, perdue au milieu des restrictions budgétaires et du manque de personnel qui rendait impossible le travail potable ma blouse est devenue très inconfortable. Elle a commencé à me gratter. Comme si il y avait des étiquettes tout le long des coutures.
Et puis il y a eu Maxine et pendant un peu plus d’un an j’ai mis mon uniforme de maman et perdue que j’étais dans la dépression post partum je n’ai plus pensé à tout ça.
Puis mon conseiller pôle emploi s’est souvenu de moi et il a bien fallu faire quelque chose.
Après Maxine j’avais juré que je ne refoutrais pas un pied en institution. Sauf qu’apparemment j’avais aussi promis à mon banquier de lui donner des sous tous les mois pour pouvoir garder ma maison. Donc bon.
Comme, apparemment, pour être deux parents travaillant dans le médico social, il faut une super nounou, ou les grands parents juste à côté, ou n’avoir aucun problème avec l’idée de laisser ton gamin à la crèche ou à l’école de 7h30 à 18h30 il m’a très rapidement semblé très compliqué de retourner travailler de jour. Vu qu’on avait aucun des trois.
J’ai d’abord travaillé un mois à domicile et j’ai adoré. Le travail me plaisait, l’équipé était top, le chef était humain. Mais… l’amplitude horaire était compliqué, la paye était minable et la perspective des petites routes de campagne à 7h du matin en plein hiver m’a effrayé. Et la blouse était obligatoire. Je ne suis pas restée.
J’ai opté pour le plus simple. Le travail de nuit.
Enfin simple, c’est ce que je croyais au début.
Au début c’était bien.
J’étais à mi temps, je n’avais que deux collègues, je ne travaillais pas les weekends ni les vacances scolaires et j’avais des chèques vacances. Royal.
Mais après on a déménagé et les trois quarts d’heures de bagnole après une nuit de 12h sont devenus trop compliqués.
Puis le covid est passé par là et a ébranlé toutes mes certitudes sur ma vocation et la suite de ma carrière professionnelle.
Enfin il y a eu les élections et il s’est avéré que 50% de mes collègues étaient partisans d’Eric Zemmour. (Alors oui, ça fait qu’une personne, mais c’est déjà beaucoup trop). Il fallait que je change.
J’ai trouvé un poste à temps plein à côté de la maison. Je l’ai pris.
Mais comment vous dire…
Une semaine sur deux à 50 heures c’est très très très compliqué.
Après presque 4 ans de nuit ma blouse est devenue un genre de côte de maille pleine d’étiquettes et en laine qui gratte. Et je ne la supporte plus.
Je ne supporte plus certains collègues et je n’ai plus les filtres sociaux pour ne pas leur dire. J’ai beaucoup moins de patience avec les résidents quand il y a des situations compliquées. Je ne supporte plus ma hiérarchie, ni en figure ni en peinture. Je ne supporte plus d’être pressée comme un citron avec jamais aucune reconnaissance. Je suis fatiguée tout le temps, soupe au lait un jour sur deux, dépressive tous les hivers. Ce n’est plus possible.
Et puis soit dit en passant je ne peux pas apprendre à Maxine le bonheur de tous les jours en faisant un travail que je déteste et dans lequel je ne trouve plus aucun sens.
Je ne peux pas non plus bassiner tout le monde avec l’écologie et mon envie de sauver la planète sans m’y atteler de toutes mes forces.
Alors ce matin à 7h je vais quitter ma blouse une dernière fois et je vais la laisser dans la loge des veilleurs et partir sans me retourner. Je ne la regretterais pas. J’ai été fière de la porter mais aujourd’hui je change d’uniforme. Et si on était pas en alerte incendie et canicule je la brulerais volontiers sur le parking, comme un genre de cérémonie. Tout cramer pour repartir sur des bases saines.
Ce matin j’entame un nouveau chapitre de ma vie. Plus en phase avec la personne que je suis devenue, ses passions, ses valeurs et ses envies.
Il
Je tiens à remercier mon mari qui m’a supporté pendant les semaines d’épuisement, et celles, bien plus longues et compliquées, d’attente de validation de mon dossier de reconversion professionnelle. Et merci d’être mon coach personnel, mon assistant informatique et de toujours croire en moi. Et de me mettre des coups de pieds aux fesses quand moi je n’y crois pas. Je sais vraiment pas ce que je ferais sans toi…
Merci à ma fille pour son émerveillement continu et son enthousiasme pour ce nouveau projet. Et merci de me répéter tous les jours que je serais la plus belle des paysannes.
Merci à ma maman de m’avoir toujours appris la valeur du travail et pour avoir toujours cru en moi et mes projets, aussi farfelus soient ils parfois.
A moi les salopettes bleues et les bottes vertes à fleurs. A moi le maraichage, le binage, les semis et les arrosoirs. A moi le chant des oiseaux, le silence, le calme, le rythme des saisons et le calendrier lunaire. A moi l’agriculture, l’agroécologie et la permaculture!



Je retourne à l’école, l’école des légumes comme dit Maxine. Mon cartable est déjà prêt et je me suis acheté un pull « écoterroriste » pour l’occasion. J’ai jamais été aussi motivée de toute mon existence.
Et je ne sais pas exactement où ça me mènera mais ce sera toujours mieux que d’où j’arrive.
Et ça, ça n’a pas de prix.
Pour tout le reste…
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Bravo ! 👏👏👏👏👏👏😘❤️
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