Lettre à ma fille, saison 6

Ne cherchez pas la 5, elle n’existe pas.

Bref.

Dimanche c’était la fête des mères, ton papa et toi vous êtes encore surpassés.

Je suis incapable de choisir ce que j’ai préféré entre la grasse matinée, le réveil avec un câlin, le petit déjeuner sur la terrasse, le meuble fabriqué maison d’après le modèle de chez Ikea sur lequel j’avais flashé, le collier fabriqué à l’école (même si il est pas facile à porter), le poème, les pates à sel, les tableaux et les 200 petits dessins rajoutés à la dernière minute.

En vrai, si je suis parfaitement honnête, et je ne l’écris que parce que tu ne liras jamais cette lettre, j’ai préféré le petit déjeuner parce que je sais ce que ça coûte à ton pére de manger dehors et le meuble parce que c’est la preuve que, quand il veut, il peut retenir ce que je dis !

C’est ma sixième fête des méres, je n’ai pas écris l’année dernière, cette année je m’y remets. J’ai tant de choses à te dire. Tant de choses que je voudrais ne jamais oublier.

Je n’arrive toujours pas à croire à quelle vitesse passe le temps depuis que tu es arrivée dans ma vie. Je dois me pincer à chaque fois que je pense que tu auras bientôt 6 ans.

Merci mon petit coeur d’être toujours mon rayon de soleil, même les jours les plus sombres. Je n’aurais jamais pensé être aussi heureuse que tu sois passionnée de mythologie Grecque mais c’est tellement moins moche de penser que ta maman est Perséphone plutôt que dépréssive…

Merci mon petit coeur de me rendre aussi fière. Que ce soit quand tu expliques la poussée d’Archimède à chaque fois qu’on va à la piscine ou quand tu reconnais une élipse dans un livre ou un film.

Merci de toujours autant aimer la cuisine, le jardin, la nature. Merci pour toutes tes soupes au pissenlit servies dans ton vieux chaudron et tous tes bouquets de fleurs joliment présentés dans mes bocaux. Pour toutes ces balades enchantées pendant lesquelles on doit chercher tes copines licornes, se battre contre des orcs et des trolls, sauter des rivières imaginaires, chercher des trésors et libérer Zelda.

Merci de te passionner autant que moi pour la petite maison dans la prairie me permettant ainsi d’essayer tous les trucs farfelus dont j’ai toujours rêvé sans passer pour une hippie un peu tarée mais plutôt pour une mére impliquée. Tu peux pas savoir comme ça m’arrange. Même si la cuisine au lard a violemment heurté mon petit 38…

Merci d’aimer tous mes vieux chanteurs préférés et de m’avoir demandé d’aller voir Sheila en concert. Taper 5 heures de route pour te voir danser comme une toupie pendant deux heures, faire dédicacer tes vinyles, avoir le régisseur qui t’offre son pass et Sheila qui accepte de faire une photo, seulement avec toi, parceque tu avais mis une mini jupe à carreaux et fait des couettes, a été un des meilleurs dimanche de l’année.

Merci de toujours vouloir qu’on s’habille pareil les samedis. J’en profite à fond tant que tu me trouve hyper stylée, à mon avis y’en a pas pour long avant que tu me trouves ringarde et que tu veuilles plus être vue en ma compagnie…

Merci de m’avoir offert une figurine de Mulan quand j’attendais ma sanction disciplinaire au travail en me disant que comme elle « tu es forte et tu te bats pour ce que tu crois juste » (en l’occurence, le droit du travail, complétement révolutionnaire la meuf!)

Merci pour tous tes calins, tes bisous, tes « youpis » quand je fais un truc pas forcément ouf et pour tous tes petits mots maintenant que tu commences à écrire. Merci d’avoir arrété d’écrire sur mes mouchoirs. Et sur tes draps. Et sur les murs aussi…

Pour tout le reste…

Ce n’est pas toujours facile, c’est même parfois trés compliqué. Cette année l’a été particulièrement. A la maison comme à l’école.

On se questionne beaucoup avec papa, on lit des bouquins, on écoute des podcasts, on parle à nos psys… Il y a des jours où on se sait plus comment faire. Mais quand même, dans le doute, je vais construire un autel à la gloire de Caroline Goldman.

Mais on fait de notre mieux, avec ce que l’on a, avec nos histoires respectives et nos convictions. Tout en étant jamais sûrs de faire bien. C’est parfaitement épuisant.

Je m’arrache les cheveux à essayer de trouver le bon équilibre entre l’éducation des années 80 et celle moins dure de notre époque (mais ne me parlez pas d’éducation positive, c’est pour moi la responsable de la moitié des burnouts parentaux et je trouve que les résultats sont… disons discutables pour rester polie), entre l’acceptation de tes particularités (que j’appelle tes « paillettes ») et mon aversion pour tous les tests qu’on veut faire aux enfants dès qu’ils sortent d’une case. Entre tout ce que je m’imaginais avant toi et la réalité depuis que tu es là.

Entre ton bonheur et ma santé mentale…

Je ne veux pas faire de toi une enfant modèle qu’on peut poser dans un coin et qui ne fait jamais de bruit mais je dois faire de toi une personne qui peut vivre dans notre société de manière adaptée.

Et c’est là toute la subtilité qui rend absolument tarée et qui fait blanchir mes cheveux plus vite que je ne peux les recouvrir avec du hénné.

Mais souvent, au milieu de ce tourment, je repense à cette image vue sur facebook qui disait « Votre fille a du caractère? N’éteignez pas ce feu. Elle en aura besoin » et quand je regarde le monde dans lequel tu dois grandir, je me dis que c’est tellement vrai…

Rien, absolument rien n’est comme je l’avais prévu ou imaginé.

Toutes, absolument toutes, mes pires angoisses sont en train de se réaliser.

D’habitude dans cette lettre je te promets des trucs. Cette année je vais m’abstenir.

Entre les guerres dans tous les sens, le déréglement climatique qui s’emballe, la montée du fachisme, le fossé entre les riches et les pauvres qui se creuse plus vite que les tranchées du chantier de l’A69, l’arrivée des mascus et le recul des droits des femmes… Je ne saurais même pas quoi te dire. A part te demander pardon.

Pardon mon patachou de ne pas pouvoir te faire grandir dans le monde des bisounours. Il n’existe pas.

Alors tant pis. Tant pis si des fois tu bouscules, tu choques, tu questionnes.

Tant pis si des fois je tape une crise d’angoisse sur le parking de l’école parce que je me demande ce que tu auras encore inventé.

Tant pis si des fois je dois expliquer pendant des heures et plusieurs fois la même semaine parce que, clairement, comme tes parents à ton àge, « parce que c’est comme ça » ne te convient absolument pas. Et au fond je crois que tu as raison. Et puis c’est notre faute, on t’a toujours dit que respecter les consignes était important, mais que l’obeissance était pour les résignés.

Comme me l’a dit mon amie Marie il n’y a pas si longtemps, tu es exactement à notre image.

Tu ne supportes pas l’injustice, tu es rebelle, indignée et tu déteste ne pas comprendre un truc.

Je préférerais toujours avoir à la maison une Arya Stark ou une Judith Grimes plutôt que Candy ou Blanche Neige

Je préférerais toujours venir te chercher au poste parceque tu étais à une manif des soulévements de la terre que de te déposer à la gare pour que tu ailles au ski à « SerreChe » avec tes copains de HEC.

Je préférerais toujours que tu sois une nouvelle version de Greta Thunberg que de Thays Descuffon.

Alors pendant que tu fais ton entrée dans la société comme un éléphant dans un magasin de porcelaine, je mets en hauteur les trucs les plus chers et je passe dérrière avec ma balayette pour le reste. Mais ce n’est pas grave. C’est ma mission de maman.

Et si tu choques certains adultes qui voudraient te faire retenir 1000 consignes en 2 minutes à même pas 6 ans alors qu’ils ne sont pas capables d’appliquer la première recommandation du GIEC à 30 piges passées, je ne m’excuserais pas (Ahem, ahem, plus, je ne m’excuserais PLUS!).

« Si je pouvais te garder petite pour toujours, je ne le ferais pas. Autant que tu fais partie de moi, tu ne m’appartiens pas. Tu appartiens au vent, à la lune, aux étoiles. Tu vas changer le monde et le rendre meilleur. Et si j’ai de la chance, je serais là pour regarder. »

Va ma fille, deviens ce que tu dois devenir, accomplis ce que tu dois accomplir, maman sera toujours là.

Merci d’avoir fait de moi une femme.

Merci d’avoir fait de moi une mére.

Merci d’être ma fille.

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