Anniversaire sans bougies

Cette nuit j’ai eu froid. Très froid. Impossible de me réchauffer malgré mon mari, le pyjama en pilou, la bouillotte et l’édredon.

Ce matin je me suis réveillée en pleurant. Mais je ne savais pas pourquoi. Je n’avais même pas fait de cauchemars.

En descendant l’escalier j’ai eu envie de mettre mon pyjama girafe. Et pourtant je n’étais pas malade.

Et puis j’ai regardé mon téléphone, j’avais un texto de ma maman, me souhaitant bon courage et me disant qu’elle pensait à moi.

Alors je me suis souvenue.

Et j’ai re pleuré.

Aujourd’hui ça fait 6 ans que mon père est mort.

Aujourd’hui j’ai lu un truc sur internet qui disait que ton corps se souvient de la douleur de la perte d’un être cher. Même quand ta tête l’oublie. OK, d’accord, la première fois je l’ai vu dans Grey’s Anatomy, mais après j’ai fait des recherches, apparemment c’est vrai. Que c’est le même genre de mémoire qui se souvient de la naissance de ton enfant, qui fait que tous les ans tu revis un peu ton accouchement.

J’ai trouvé ça joli.

Alors d’abord, Maxine pleurait, donc je me suis mise en mode « maman ».

J’ai donné le biberon, changé la couche, fait les tartines, joué un peu, fait des papouilles…

Et après, comme je partais en voiture, je me suis mise en mode « anniversaire de la mort de mon papa ».

C’est dans ma culture les anniversaires de mort de gens.

Chez moi on fait dire une messe pour le défunt, on en parle toute la journée, on pleure si on en a besoin. On marque le coup quoi.

J’ai toujours vu ma mère faire ça. Et beaucoup de gens autour de moi. C’est peut être un truc de la campagne, mais moi, ça m’aide.

Alors pour mon père j’ai une routine assez précise.

  • D’abord j’écoute du Johnny. (Parce que mon père était fan et qu’à force de me matraquer les oreilles avec, et ben, moi aussi. Et aussi parce que comme mon père était nul j’ai fait une confusion mentale où Johnny est un peu mon père, dans ma tête, Georges Moustaki aussi (ma psy dit que c’est pas grave)).
  • Ensuite j’écoute la chanson de Céline Dion « parler à mon père ».
  • Derrière je mets « puisque tu pars » de Goldman. (Juif Polonais, tout pareil).
  • Ensuite je bois un coup. (Parce que mon père…Bon, ben mon père était alcoolique (à la fin de sa vie), du coup je bois un whisky, à sa santé).
  • Après je mets mon pyjama girafe. Avec un mouchoir dans chaque poche. (Parce que je l’ai acheté pile un mois avant sa mort et que c’est devenu mon armure. Quand c’était trop dur. Les trois derniers jours à l’hôpital avec lui je ne l’ai pas quitté. Ça faisait rire les infirmières. Depuis je le mets dès que je suis triste. Ou malade. Ou juste un peu pas bien. Et aussi en soirée pour faire rire les copains. En fait, je pourrais écrire un article complet sur les bienfaits de ma girafe).
  • Après j’envoie un message à mes sœurs.
  • Après je regarde des vidéos de Johnny. Ou des clips. Ou des interviews (aussi désespérantes soient elles…).
  • Après j’écris un texte sur Facebook. En anglais. Parce que souvent, quand submergée par des émotions très fortes, je n’arrive plus à penser en français. Encore moins à écrire.
  • Et pour finir, je prends une cuite. Par souci de tradition familiale. Et je m’endors en pleurant.

Voilà voilà.

Du coup, en direct de mon pyjama girafe, au coin du feu, un verre de rouge à la main et le film « Jean Philippe » à la télé (si vous ne l’avez pas vu, FONCEZ! Même si vous détestez Johnny. Il est génial. Promis. Même mon mari le dit, c’est dire!) j’écris.

Bizarrement, ce matin dans ma voiture avec « sang pour sang » à fond, je savais exactement quoi écrire. Là, plus trop. Mais je sais que mettre des mots sur des maux fait toujours du bien. (Ma psy le dit. Ma mère aussi).

Quand mon père est mort, c’était tout sauf une surprise. Je peux même pas jouer la carte du « parti trop tôt trop vite ». Il y a même travaillé assez dur.

Quand mon père est mort je ne pouvais pas pleurer de manière incontrôlée en disant « mon papa est mort ». Parce que c’était pas un papa hyper top. C’était même pas un papa tout court. (Mais très souvent, à des moments carrément pas adéquats, je me mettais à pleurer en disant tout doucement « ça y’est, j’ai plus de papa »).

Quand mon père est mort je pensais que je fermais le livre et que c’était fini pour de bon. Enfin. Et j’attendais presque ce moment depuis longtemps, parce que quand on sait pas on est un peu con.

Mais…

C’était quand même mon papa.

Un genre de papa en tout cas.

J’ai appris en psycho que, sécure ou insécure, il y a attachement, quoi qu’il arrive. Je pense que c’est très vrai.

Et quand il est mort je n’ai pas perdu mon père mais la chance d’en avoir un, un jour, éventuellement.

Parce qu’en fait, les derniers mois de sa vie, quand il savait que c’était trop tard et moi aussi, ont été les meilleurs que l’on ait partagés. Avant ça, j’ai environ cinq bons souvenirs. Du genre bien marquants. En positif en tout cas. Des mauvais, j’en ai à la pelle

Alors oui. Mon père, en vrai, il était tout pourri. Il a eu trop de femmes qu’il a quitté jamais de la bonne manière. Il a eu bien trop d’enfants dont il ne s’est pas trop (voire jamais) occupé. Il nous a fait chier comme pas possible pour des carnets de notes pas top mais il a jamais été foutu de nous inculquer grand chose de plus que la passion de Johnny. Et franchement, c’est pas toujours facile à assumer. (Jamais en fait). Il donnait pas la pension alimentaire. Il faisait pas de câlin (même quand on les demandait). Il avait plus de dettes que l’Afrique.

MAIS…

Ça reste mon papa. Et je pense sincèrement (ça me console de le penser en tout cas) que si on avait eu quelques jours de plus ensemble, j’aurais plus de bons souvenirs. Même des petits trucs. Des petits trucs auxquels me raccrocher.

Alors aujourd’hui je suis triste parce que depuis six ans je n’ai plus de papa. Parce qu’il ne saura jamais qu’il a une petite fille merveilleuse. Parce qu’il ne verra jamais ce que je suis devenue (ne serait ce que pour lui faire un gros doigt d’honneur en gueulant « tu voiiiiiiiiiiis?!?!?!). Parce qu’on a jamais eu de vraie deuxième chance.

Et aujourd’hui j’ai expliqué à Maxine pourquoi j’étais triste.

Je ne lui dirais jamais que son grand père était génial. Je déteste que les « morts deviennent des saints ». Ça sert à rien et on ne construit rien de sain sur un mensonge.

Je ne lui mentirais jamais.

Je lui dirais que son grand père aimait les motos, surtout les Harley. Qu’il était fan de Johnny et que c’est pour ça que je l’aime aussi. Qu’il aimait Bedos, Moustaki et Ferré. Qu’avant de se noyer dans le Chivas il avait de bonnes réflexions sur la vie, qu’il a même été de gauche, un jour, il y a longtemps (et que d’ailleurs, si ça n’avait pas été le cas, sa grand mère n’aurait jamais conclu). Qu’il a voyagé, loin, qu’il a beaucoup travaillé, qu’il s’est formé tout seul parce qu’il n’aimait pas l’école. Que malgré une enfance compliquée et douloureuse, il a fait de son mieux, avec ce qu’il avait.

Je lui dirais que si il avait été autre chose je ne serais pas ce que je suis aujourd’hui. Et elle non plus.

Je lui dirait que ma force vient beaucoup de lui. Et que la sienne aussi.

Je ne suis pas une maman parfaite,je ne suis pas la meilleure des épouses, je ne suis pas la meilleure des femmes.

Mais je fais de mon mieux.

Avec ce que j’ai.

Alors, comme le dit si bien Johnny, « que restera t’il »?

Il restera quatre filles, avec un (très) grand front, un nez « un peu prononcé », des yeux clairs (sauf moi, parce que, déjà, génétiquement, il avait décidé de me faire chier), des taches de rousseur, un caractère limite invivable, une force de fou (même quand c’est « putain de sa mère la galère »). Il restera quelques stages d’escalade et quelques vacances en camping. Il restera une bataille de vinaigrette. Il restera une poêle Tefal (ceux qui savent comprendront).

Il me restera surtout à moi, une après midi « goûter fabuleux » parce qu’on savait qu’il n’y avait plus rien à faire et que le régime était enfin fini.

Un aprés midi où on a mangé des mousses au chocolat, des bananes et de la charcuterie dans ton lit médicalisé, en écoutant une vieille cassette de Woodstock, dans mon pyjama girafe, et les premiers vrais calins que tu m’ai fait. Les premiers vrais mots d’amour aussi parce que tu ne buvais plus.

Il restera une partie d’échecs avec mon futur mari, même si on ne savait pas qu’il l’était à ce moment là.

Il restera tes mots doux sur ma maman et sur ce qu’elle a fait, de son mieux, sans toi, malgré toi.

Il restera une photo encadrée sur ma bibliothèque où l’on dirait que tu sors tout droit du film Rabbi Jacob.

Il restera le peu que tu nous a transmis.

Il restera ce que l’on transmettra de toi.

Et c’est déjà pas mal.

Alors oui, tous les anniversaires ne sont pas ballons et cotillons, mais moi, je pense que tous les anniversaires méritent d’être célébrés.

Comme on peut, avec ce qu’on a, mais avec amour.

Même en pyjama girafe avec une bouteille de vin, un paquet de clopes et l’intégrale de Johnny.

Même sans bougies.

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