La maison du bonheur

« Quand je me tourne vers mes souvenirs,

Je revois la maison où j’ai grandi,

Il me revient des tas de choses,

Je vois des roses dans un jardin ».

Françoise Hardy

Aujourd’hui j’ai passé la journée chez ma mère.

Je n’aime pas trop y aller quand elle n’y est pas. Il manque quelque chose. Même si elle a beau me dire que je suis chez moi je ne me sens pas à ma place si elle n’est pas là. C’est un peu comme un flash forward, une entrevue sur un futur lointain, que je me refuse d’avoir.

Aujourd’hui j’y suis allée entre deux nuits de boulot pour arroser son jardin parce qu’elle est en vacances avec ses copines. Et pour profiter du calme pour dormir. (Vu que chez moi c’est encore en travaux, ça fait trois mois que ça dure, j’en peux plus).

La maison de ma mère n’est calme que quand elle n’y est pas. J’ai sauté sur l’occasion.

C’est la seule personne que je connais qui vit seule mais dont le lave vaisselle tourne tous les deux jours.

Ma mère elle aurait pris une licence 4 elle aurait fait fortune tellement y’a du passage chez elle.

Et je vous parle pas du téléphone qui sonne toute la journée parce qu’elle a des dizaines de copines. D’ailleurs dans le doute, je l’ai débranché. On sait jamais.

En arrivant ce matin, alors que je m’étais calé des allumettes dans les yeux pour pas m’endormir sur la route et que j’entendais mon lit qui m’appelait, je n’ai pas pu m’empêcher de passer un quart d’heure dans le jardin à regarder tout ce qu’on a planté il y a trois semaines. Puis encore cinq minutes en admiration devant la mini serre qu’on a fabriqué, toutes seules comme des grandes et sans l’assistance d’un homme, avec des vieilles fenêtres et des palettes de récup, sans se faire mal et en une matinée. Puis deux de plus à repenser à ces deux jours merveilleux passés que toutes les deux.

Quelque part au milieu du jardin j’ai oublié que j’avais sommeil et j’ai fait un tour complet du terrain.

J’ai regardé la balançoire qui est là depuis 30 ans et sur laquelle j’ai tant joué.

Celle sur laquelle ma fille se balance maintenant. Et sous laquelle sa mamie lui apprend à ramasser les champignons.

J’ai regardé l’arbre que ma mère a planté quand elle est née et dont elle me donne régulièrement des nouvelles.

Je me suis accoudée à la buvette que tonton Jean Paul a construit pour notre apéro de mariage. Cette buvette dont j’avais tant rêvé et qui est toujours là 6 ans plus tard.

J’ai écouté le bruit de la rivière, celle où j’ai pataugé pendant des années.

J’ai regardé le pont qui la traverse et sur lequel on allait sauter dans les flaques après la pluie quand j’étais petite.

Je me suis assise sur les marches de la véranda pour tout contempler dans son ensemble. La vue, les fleurs, le fil à linge, les salades, les vaches, le soleil qui jouait à cache cache avec les nuages. J’étais bien.

Partout où mes yeux se posaient il y avait un souvenir heureux. Partout je me revoyais, plus ou moins petite. Et juste à côté je voyais Maxine faire à peu près les mêmes trucs avec autant de bonheur que moi à son âge.

Mais surtout, partout, je voyais ma maman. L’architecte prodige de tous ces moments de bonheur, la plupart du temps créés à partir de rien, ou de vraiment pas grand chose. Et soudainement c’était comme si elle était là.

Pleine de toutes ces images joyeuses je suis allée me coucher. Et j’ai dormi comme un bébé. Et jusqu’à 15h30. Ce qui ne m’arrive absolument jamais.

Quand je me suis levée j’ai refait le tour du jardin. (Quand je pense à toutes ces années où ma pauvre maman a essayé, sans relâche et avec plus ou moins de pédagogie, de me faire participer au potager alors que ça ne m’intéressait pas du tout, pour finir avec une fille qui est tellement passionnée qu’elle songe sérieusement à devenir maraichère… Comme quoi, finalement, rabâcher des trucs aux enfants ça fini par marcher.)

Après j’ai pris mon petit déjeuner dans la véranda en écoutant la radio et en lisant Rustica. J’étais au top de ma vie. (Ne serait ce que parce qu’il n’y avait pas de petite créature pour me piquer mes tartines).

Puis j’ai arrosé le jardin et j’étais trop fière du rendu. Je pense que quelque part derrière un nuage mon grand père l’était aussi et me souriait.

Puis j’ai tourné en rond dans la maison en pyjama et j’ai savouré le luxe absolu de n’avoir à me soucier de rien ni personne pendant deux heures.

J’ai admiré la collection de théières, les cartes postales sur le buffet, les plantes vertes, les boites en fer, la nappe à fleurs, la cheminée éteinte et le coffre à jouets sous l’escalier.

J’ai regardé tous les bocaux sur les étagères de la chaufferie et j’ai lu toutes les étiquettes.

Je me suis assise sur le lit de ma mère et j’ai regardé sa chambre. (Qui est aussi le musée de ma vie tellement il y a de photos). Je me suis rendu compte qu’il y avait maintenant aussi beaucoup de photos d’Arnaud et j’ai remercié le petit Jésus de m’avoir donné une mère et un mari qui s’entendent si bien.

Je suis rentrée dans toutes les pièces, j’ai regardé par toutes les fenêtres et j’ai admiré tous les géraniums.

L’an dernier ma mère a refait toute sa maison. Sur le coup je lui en voulais parce que j’avais l’impression que tous mes souvenirs d’enfance allaient disparaitre quand les murs changeraient de couleur. En plus elle a choisi un style plus moderne et moi les maisons modernes m’angoissent parce que je trouve qu’elles n’ont pas d’âme. Aujourd’hui j’ai réalisé que dans la maison de ma mère la déco n’a rien changé. Absolument rien.

Les murs ont changé de couleur mais ils résonnent toujours autant de tous nos rires.

On a été triste parfois dans cette maison. Mais comme elle, nous sommes petites mais solides et, surtout, toujours debout.

La maison de ma mère est exactement à son image. Quand on y est on y est bien. Quand on y est plus on veut y retourner. Elle laisse un souvenir doux et joyeux à quiconque y passe.

Ma mère a travaillé tellement dur à faire de cette maison ce qu’elle est aujourd’hui, à en faire un endroit heureux pour moi et pour tous les gens qui y viennent que finalement, même quand elle n’y est pas c’est comme si elle était là. La maison de ma mère a la plus belle des âmes parce qu’elle a la sienne.

Ce soir en repartant j’ai vu qu’elle avait accroché dans l’entrée la petite plaque rouge que je lui avais ramené de vacances et sur laquelle est inscrit « La maison du bonheur ». J’ai refermé la porte derrière moi, debout sur les marches du perron j’ai regardé le jardin une dernière fois dans la lumière du soleil couchant et je me suis dit que oui, jamais une plaque de magasin de souvenirs à la con n’avait aussi bien trouvé sa place.

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