Elle s’appelait Irène

J’ai d’abord pensé à appelé cet article « lettre à une pute » mais je me suis rendu compte à quel point il était avilissant pour les prostituées d’associer ce genre de personne à un métier finalement tout à fait respectable.

Bref.

Il y a 35 ans aujourd’hui mon père est parti donner un cours d’échecs au fils d’Irène. Il n’est pas rentré. C’était une collègue de travail, elle était même déjà venue manger à la maison. Ils ont dit « on sait qu’on te fait de la peine, mais on s’aime ». Il a pris ses affaires et il est parti.

Comment ma mère a fait pour ne pas aller les attendre sur le parking du boulot et faire un scandale avant de commettre un double meurtre? Je ne le comprendrais jamais.

Tous les ans le 18 juin j’y pense. Ne serait ce que pour l’ironie de la date. Ma mère et ses copines appelle ça « l’appel du mâle ». Je trouve ça très drôle.

Moi pendant ce temps j’étais dans le ventre de ma maman. J’ai tout senti. L’abandon, la tristesse, la colère, la douleur.

Oui parce que, quand Irène a jeté son dévolu sur le grand brun barbu aux yeux bleus à la machine à café, il venait de se marier. Et sa femme était enceinte. Ça en aurait arrêté beaucoup. Pas elle. (Je n’y étais pas, bien entendu ça m’arrange de penser que c’est elle qui a commencé. Mais même si c’était lui, elle aurait dû dire « non ». C’est à la portée de la première quiche. Au moins par solidarité féminine.)

Pendant les 7 années qui ont suivi je me suis tapée de passer les rares weekends et les, encore plus rares, vacances où mon père voulait bien me prendre, chez elle. Avec son fils. Qui, soit dit en passant, ne savait toujours pas jouer aux échecs.

Je ne la détestais pas. Je l’appelais même tata. Forcément, j’étais une enfant. Je ne comprenais pas. Je ne savais pas ce qu’elle avait fait.

Et pourtant.

Elle me faisait sans arrêt couper les cheveux, carré court avec une frange, sans jamais demander à ma mère et alors que je rêvais d’avoir les cheveux longs. Passés 3 ans elle ne supportait pas que je suce mon pouce ou que je boive mon lait dans un biberon, elle me collait sans arrêt chez les voisins, à la sieste ou devant la télé pour ne pas avoir à s’occuper de moi et, cerise sur le gâteau, elle disait des saloperies sur ma mère.

Je me souviens même très exactement de la toute première fois de ma vie où j’ai eu de la répartie. J’avais 4 ans. On était dans le jardin, elle était en mini short et maquillée, elle plantait des fleurs. Ou je ne sais quelle plante que font pousser les sorcières. Je lui ai demandé pourquoi elle se maquillait pour faire du jardinage, parce que ma maman disait que ça servait à rien. Elle m’a répondu que c’était parce que ma mère ne prenait pas soin d’elle.

« Ma maman elle est belle sans maquillage, elle ».

J’ai été privée de dessert.

Au bout de sept ans ils se sont séparés. On ne m’a pas expliqué. Je n’ai pas été triste.

Mon père a pris un nouvel appartement où j’ai été le voir une paire de fois. C’est d’ailleurs là que je me suis rendue compte qu’on ne se connaissait pas parce que, comme il n’était plus sans arrêt en train de bricoler pour retaper la maison de l’autre taupe, il passait du temps avec moi. Et on avait absolument rien à se dire. Je trouvais ça dommage. Si j’avais su ce qu’il était vraiment et ce qu’il allait devenir, qui était bien pire encore, j’aurais savouré ces moments de silence.

Deux mois plus tard il me présentait une nouvelle copine.

Faisait elle partie de celles qu’il m’amenait voir en « secret » les samedis après midi en prétextant d’aller faire des courses et avant de m’acheter des tonnes de barbies au magasin de jouets pour que je garde le silence? Je ne m’en souviens pas. Mais j’aime à penser que oui.

Pendant un long moment je n’ai pas eu de nouvelles. Et puis un jour le téléphone a sonné à la maison…

Mon père lui devait de l’argent, elle cherchait à le joindre. Pourquoi est ce que quand elle a demandé à me parler ma mère m’a tendu le téléphone? Je ne le comprendrais jamais non plus.

Je me souviens encore de son ton plaintif, j’entends encore sa voix nasillarde dans mes oreilles. Je n’ai oublié aucun des mots qu’elle m’a dit. Pas « bonjour ». Pas « ça fait longtemps ». Pas « comment se passe l’école? ».

Elle a eu le culot de se plaindre. Et de chercher ma sympathie. Pour que je lui balance où était mon père, pour qu’elle lui envoie les huissiers (ce qu’il aurait largement mérité, certes, mais là n’est pas la question).

Je l’ai laissé parler. Quand elle a arrêté j’ai dit « Tu l’as voulu? Tu l’as eu. Maintenant tu te débrouilles ». J’ai raccroché et je suis allé finir d’écouter les Spice Girls. J’avais 10 ans et des brouettes et bien qu’ayant grandi dans une cité je ne connaissais pas encore les expressions « Mais t’as vraiment pas de race! » et « vas bien te faire cuire le cul! ». C’est dommage. Vraiment dommage. Non parce que, quand mon père est parti avec elle ET l’argent d’un emprunt que ma mère a dû rembourser pendant des années, ça l’avait pas embêté du tout par contre.

Je n’ai plus jamais eu de nouvelles. Et pendant très longtemps son passage dans ma vie n’a eu aucune incidence.

Et puis je suis tombée amoureuse. Et le bazar a commencé.

Aussi loin que je me souvienne je n’ai jamais vraiment pu faire confiance à un homme et j’ai toujours eu peur qu’on me laisse pour une autre. Pas parce qu’on ne m’aimait plus. Pour une autre. A tel point que j’ai souvent adopté des comportements qui finalement poussaient les hommes à me tromper puis me quitter. Ce qui me confortait dans mon idée que quoi que je fasse, n’importe qui que j’aimerais, me quitterait un jour, pour une autre. Du coup j’avais même tendance à tromper en avance, sur le principe du « au cas où on sait jamais ».

J’ai toujours été jalouse maladive. Au point de ressentir des douleurs physiques à chaque fois que je ne me sens pas en « sécurité affective ». Pour moi être amoureuse c’est avoir peur, la nausée, la poitrine qui brule, la gorge qui serre, les mains qui tremblent et les oreilles qui sifflent la majeure partie du temps. J’ai une imagination débordante et une capacité à voir des trucs là où il n’y a absolument rien complétement hallucinante. C’est épuisant. Ça donne envie hein?!

J’ai passé une bonne partie de ma vingtaine à vouloir la retrouver, pour lui crier toute ma rage à la figure. Ça aurait sûrement servi à rien mais ça m’aurait fait du bien.

Et puis j’ai rencontré Arnaud et ça s’est atténué. Déjà parce qu’il a était très clair dès le début sur le fait qu’il refusait de vivre avec une personne hyper possessive et jalouse, championne du monde de fouille de portable et autres réseaux sociaux. Donc me sentant assez en sécurité auprès de lui j’ai fait de mon mieux. Au moins sur la jalousie et la psychopathie. Les symptômes physiques, eux, n’ont jamais complétement disparu et revenaient en courant à chaque mention d’un nouveau prénom féminin.

J’ai passé des années en thérapie pour apprendre à vivre avec l’abandon de mon père, depuis que je suis mariée j’apprends à vivre avec « la peur de l’autre femme ». J’appelle ça « la Irènophobie ». Je trouve que ça sonne bien.

Le septième mois de ma grossesse a été un des pires de mon existence. Des crises d’angoisse atroces, un sentiment de peur qui ne me quittait jamais, des crises de larmes hystériques si je me réveillais et qu’Arnaud n’était pas dans le lit ou l’impression de tomber dans un puit sans fond si il avait 5 minutes de retard en rentrant du boulot.

C’est donc à ce moment là que j’ai découvert ce qu’était la mémoire traumatique. Je m’en serais bien passé. Vraiment.

Depuis la naissance de Maxine, si les crises sont moins fréquentes les symptômes physiques, eux, sont de plus en plus violents.

Je vous laisse donc imaginer mon état, psychique et physique, quand la Irène 2.0 a commencé à s’intéresser d’un peu trop prés à mon mari, à étaler des cœurs partout sur son facebook et à passer son temps à parler « d’à quel point il est super, vraiment on en fait plus des comme lui » à notre amie commune… Je vous dit pas les cauchemars que j’ai fait quand elle est venue passer un weekend à la maison.

Je vous laisse imaginer les nuits que j’ai passé quand, très exactement 35 ans après le départ de mon père, à 8 jours près, il est allé boire un verre avec.

Même si on était séparés depuis deux mois. Et que du coup, techniquement, il ne faisait rien de mal. (Ha oui je vous ai pas dit, on s’est séparés en avril. Mais vous inquiétez pas, tout se finit bien).

Alors qu’est ce que je fais de tout ça?

Cette semaine j’ai appris que la peur ne protège pas du danger. Et je conseille donc vivement à tous les gens qui ont le vertige d’aller faire du saut à l’élastique. Parce que tout ce qui ne nous tue pas nous rend plus fort (phrase bateau mais très très vraie) et qu’une fois que c’est passé on se rend compte que finalement on s’est bien emmerdé pour rien.

Cette semaine j’ai appris que l’histoire ne se répète que si on la laisse faire. C’est ce que mon père a fait toute sa vie. Je passe mon temps à le critiquer, je vais quand même pas faire comme lui. Tu peux passer ton temps à répéter inlassablement « oui mais c’est pas ma fauuuuuuuuute, mon père est partiiiiiiiiiiiiiiiii et j’ai pas eu une enfance facile à cause de luiiiiiiiiiiiiiiiii » ou tu peux décider d’en faire quelque chose. Avec l’aide d’un psy. Et dans mon cas, de plusieurs.

En fait cette semaine j’ai appris qu’on a tous des traumatismes mais qu’on ne doit pas les laisser guider nos vies et nos choix. Encore moins se cacher derrière.

Et puis pour quelqu’un qui bassine le monde avec Jésus et le livre de sa vie à longueur de temps ce serait quand même vachement dommage de passer à côté du chapitre sur le pardon. Et le paragraphe sur la paille dans l’œil du voisin et la poutre dans le tien.

Même si il lui ressemble beaucoup (Œdipe mon amour), Arnaud n’est pas mon père, je ne suis pas ma mère, Irène 2.0 est vachement moins douée que la version originale et, surtout, Maxine ne sera pas moi. Et c’est finalement ce qui compte le plus.

Alors voilà.

Merci papa. Merci Irène. C’est presque dommage que vous ne soyez pas restés ensemble, vous étiez faits l’un pour l’autre. Et puis c’est tellement dommage que vous n’ayez pas profité de ma crise d’ado, vu que la plupart de ma colère était à cause de vous, je trouve vraiment dégueulasse que ce soit ma mère qui ait, encore une fois, payé les pots cassés.

Merci pour la belle leçon de vie, vous avez pourri la mienne bien assez longtemps, je ne vous laisserais plus faire. Il y a un endroit pour les gens comme vous, mon père y est sûrement déjà. Et il te garde une place au chaud.

Je pose enfin ce sac à dos qui m’a fait chier toute ma vie. Et j’avance.

Plus vite et sans galérer dans les côtes.

Avec mon mari et notre fille.

Main dans la main.

2 commentaires

  1. ça a vraiment pas dû être facile pour toi… tout mon soutien… même si aujourd’hui ça a l’air d’aller mieux, tu n’as non pas vidé ton sac, mais tu l’as « posé » comme tu le dis toi-même, et j’espère qu’à l’avenir ce sac tu le laisseras moisir dans un coin sans plus jamais t’en approcher 😉

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